Bruno Ragazzi

Il est absorbé par l'image, sur l'écran géant, de Marianne revenant du marché de Jolibourg, son panier plein de pommes. Il se met à chanter, très content de ce qu'il voit

- Pompompompom... Pompompompom...

Fabienne Berman, Paulette Dolstein et Robert Dieu n'y prêtent pas la moindre attention, ils sont habitués à ces accès imprévisibles.

Mais il a envie cette fois de leur expliquer pourquoi un panier de pommes le met en joie:

- C'est l'histoire du banquier à qui on demande comment il a fait pour parvenir au sommet, il répond volontiers:

-  Comme vous savez, l'Amérique est le pays de la libre entreprise. A six ans, j'ai trouvé une pomme par terre. Je l'ai lavée, frottée, et quand elle a été brillante, je l'ai vendue un cent. Avec mon cent, j'ai acheté deux pommes, une fois lavées, frottées, je les ai revendues quatre cents, et puis...

- C'est magnifique! s'écrie le journaliste, une telle réussite à partir d'une pomme!

- Eh oui, et puis, donc, mon père est mort et j'ai hérité de sa fortune.

- Merci, monsieur Rothschild pour cette histoire exemplaire qui j'en suis sûr va encourager nos jeunes.

- On la connait Bruno, dit Berman, on la connait par cœur!

Elle est en train de noter la référence de Marianne Defair qui vient de démarrer, son panier calé sur le siège avec la ceinture de sécurité: 2.60.02.35.0.2.IND.EXO.3.  Type réfractaire.

Et Dieu de noter lui aussi, dans sa tête: caler les courses, truc pour caler les courses, produit, besoin.

- Je ne m'en lasse pas, répond Bruno Ragazzi.

Il adore l'histoire des pommes, elle contient tout ce qu'il aime, les fruits associés à l'argent, l'industrieuse activité récompensée par la chance, l'héritage, la fortune, la pérennité.

Il sourit.

Dolstein quitte l'écran, elle finit de noter la liste des achats de Corinne Mars et se tourne vers Ragazzi, elle a été alertée par son sourire:

- Allez-y, Ragazzi, développez.

Et Ragazzi développe son sujet préféré.

- L'argent est vivant. L'argent bouge, il va et vient, il attache, on s'attache, mais il ne me décevra jamais parce qu'il ne meurt pas. J'aime l'Argent et elle m'aime aussi, elle ne me quittera pas, c'est une chose qui me tient, que je sais. Je lui donne la vie, je l'anime, je la fais voyager, je lui offre tout, elle me le rend au centuple, l'aventure, le risque, la réussite, la peur mais l'audace.

Il s'arrête là, ému, sans aller au bout, sans dire que dans son intime il lui a donné un nom, sans dire que ça a commencé, pour lui aussi, tout petit. A six ans il a eu une tirelire, les pièces tombant dedans faisaient de la musique, les billets n'en faisaient pas, leur silence était un soupir. La nuit il regardait par la fente pour voir si son argent dormait bien, s'il ne faisait pas de cauchemars, et pour lui parler il lui a donné un nom, devenu ridicule peut-être, un enfant de six ans ne va pas chercher très loin ce dont il a besoin. Rirette. Rirette, c'est son petit nom, le doux petit nom de l'Argent, vivante, chaude, toujours accueillante.

Dolstein a tout vu et tout noté, ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit. Elle s'éloigne en hochant la tête, confirmée dans ce qu'elle sait, Bruno Ragazzi est un tendre, sous des dehors froid et calculateur, qui ne pense jamais en chiffres mais en amour.

Elle a toujours su que l'homme aura beau chercher de nouvelles ressources, de nouvelles technologie, de nouvelles motivations, il n'y aura jamais rien d'autre que Amour, Passion, Talent.