Louka vient de relever une coïncidence remarquable, à Batbourg, en pleine enquête sur une série de crimes, elle est fin juin elle aussi.

Mais quand ici l'été frileux tiédit lentement, là-bas c'est l'été trop chaud, accablé par un orage qui n'éclate pas.

Marianne, Sylvie et Béatrice le disent aussi, et Dolstein si elle ne se fichait pas du temps qu'il fait  le confirmerait, tout Batbourg s'amollit sous la chaleur du climat que je lui ai donné.

Si ce n'était pas l'été, pense Louka, je ne serais pas avec Chauze dans le pré de l'école à faire l'inventaire des morts en buvant les étoiles.

Si ce n'était pas l'été, elle transpirerait moins à porter leurs cadavres, couturés par l'autopsie, dans sa barque trop lourde, pour leur faire traverser les causes de leur assassinat.

Si ce n'était pas l'été s'agacent ces dames de l'ABB, on ne serait pas en sueur dans l'Église à frottis-frotter les statues de bois en s'énervant les unes les autres.

Dolstein et Dieu notent, placides, elle des conclusions sur été et excitation nerveuse et lui sur des déodorants spécifiques.

Les gens de l'Appartement sont chauds et ils ont chaud.

Jusqu'à récemment j'en concluais que c'était à cause du climat, depuis quelques mois je sais qu'il n'en est rien.
Ils avaient chaud parce qu'ils étaient confinés entre les pages.

L'encre ombrait leurs aisselles, moitait leurs nuques raides ou alanguies, le creux de leurs reins cambrés ou enrobés de graisse, la saignée de leurs bras dodus ou trop maigres, le creux poplité de genoux cagneux, ronds, doux, osseux, l'encre encore collait aux crânes les cheveux humides.

Encre affadie, encre transparente, l'encre de leurs veines.

Fini tout ça aujourd'hui, ils suent leur eau, ils suent leurs peurs et rêvent leurs propres désirs.

Ils ont quitté leurs barreaux de mots, leur prison de papier, ils viennent ici porter leur être.

En été, ils puent désormais comme tout le monde.

Que non pense Robert Dieu, grâce au Déo de Roro, ils ne pueront plus, Batbourg embaumera sous tous les climats.

(Dolstein, définitive orpheline, respire le souvenir des odeurs de ses vivants perdus, l'odeur de la vie disparue.)

Dieu pense un atomiseur, pour ceux qui vivent seuls, et ce sont des femmes en majorité, acheteuses de cosmétiques en tout genre.

Transmen va leur vendre de l'homme en brumisateur.

Des compagnons de fumée, ajoute Fabienne Berman, enfermés dans des bougies...

Ragazzi ne dit rien, il aligne des chiffres sans odeur et Berman conclut:

- Une lampe d'Aladin qui sentira l'Homme si on la frotte bien.