- Et maintenant ?

- Hein?

Frédéric me cueille en pleine décomposition restructurante, j'écoute France Inter explorer La Famille: recomposée, décomposée, monoparentale, pluriparentale, exoparentale.

- A quand la famille unipersonnelle, dit Frédéric, et il répète: Et maintenant ?

- Ah ça va, tu dis quoi là ? Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps... c'était quoi après? Il chantait quoi Bécaud après ?

- Oui, dit Frédéric, maintenant c'est après en fait. Le temps du maintenant ne dure pas assez longtemps, le temps de le dire on passe tout de suite d'avant à après.

Je suis embrouillée, qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qu'il dit, et cette tenue ! Il est en suaire ?

- Et quoi? Que qui? C'est quoi que tu dis ? Frédéric !

Il ricane, je le trouve un peu tendu, sec, qu'est-ce qui se passe.

- Qu'est-ce qui se passe Frédéric?

- Et ben, c'est mon jour, je suis venu te dire que j'suis parti, tu te souviens des jours anciens

- et tu pleures, tu suffoques, tu gémis

- maintenant qu'a sonné l'heure...

- Revoilà le maintenant de tout à l'heure.

- Oui, oui.

- Tu dis n'importe quoi, tu es parti depuis longtemps.

- Cinq ans.

- Ce jour n'a pu finir.

- Ce temps s'est enfui.

- S'enfuir n'est pas disparaître, le fait est que tu es toujours là.

- Tu es réaliste.

- Pourquoi aller chercher je ne sais où des explications tarabiscotées alors que nous avons une réponse simple et cohérente: si tu étais "parti" tu ne serais plus là.

- La logique, c'est implacable.

- Tu peux te moquer, ça ne change rien, tu es là.

Il a enlevé son drap blanc et je l'ai retrouvé en lui-même, grand, les yeux bleus, les cheveux  châtain clair plus denses et plus long qu'avant le jour du maintenant, le sourire et tout lui pétillant.

- Tu es content de toi, c'est ça ?

- A moitié. Je pensais te foutre la trouille, je ne m'attendais pas à ce que tu me reconnaisses tout de suite sous mon déguisement de fantôme.

- Je n'ai même pas vu que tu étais déguisé, je t'ai reconnu sans te voir.

Des Lointains, on a entendu la voix de Dolstein qui gueulait, furieuse:

- La mort c'est la fin de tout ! Arrêtez de nier la réalité, il est Mort, MORT, Il-n'est-pas-là !

- Et avec qui je cause alors? lui a lancé Frédéric.

Après un silence furieux on a entendu un bruit abyssal avec échos et réverbérations du son comme dans les films d'épouvante.

C'était le bruit métaphysique de la porte de l'inconscient de Dolstein qu'elle nous claquait au nez, et on a pris une crise de rire.

- C'est le jour des morts aujourd'hui, a dit Frédéric, calmé.

- Il n'y a pas de quoi rire, a ajouté Pierrot dit Pierrot Taille de guêpe, dit Pierrot la Tendresse, dit Papa dans certain milieu composé, vous chiez dans la colle tous les deux.

Le fou-rire nous a emportés.

- Bonne fête les morts !