- Et pourquoi pas ? dit Astrid au docteur Tayeurt, son mari.

Lui est contre, il avait dit non pour l'astrologie. Un cabinet d'astrologie sur le palier d'un cabinet de médecin, ça prête à confusion, c'est impossible. De toute façon le Conseil de l'Ordre n'acceptera jamais.

Et comme le Conseil de l'Ordre se fiche autant d'Astrid qu'Astrid se fiche de lui, Astrid a vissé sa plaque près de celle de son mari.

La clientèle s'est partagée entre les deux spécialistes et l'interaction donna de bons résultats. Les anxieux passaient par chez Astrid avant la consultation du docteur pour savoir ce qu'en diraient les étoiles, les autres s'y arrêtaient après. Le diagnostic, disaient-ils, soyons sérieux, personne n'y croit. 

- Mais, dit le docteur Tayeurt, tu n'as pas le droit d'ouvrir un cabinet de consultation dans l'Appartement.

- Et pourquoi donc ? L'Appartement c'est chez nous.

- Mais les Autres ?!

- On verra ce que les Autres en disent, moi j'ouvre. Je dirais le passé, le présent et l'avenir, je dirais le temps.

- La météo en somme, dit Fabienne Berman.

- On peut dire ça. Je lis dans les mots le temps qu'il fait dans la vie des gens qui sont. Voici ma méthode, alors voyons par exemple je prends le mot: pontage.

Je pose pontage     je retire pont

reste age.

Bon.

Je pose pontage     je retire age

reste pont.

Bon.

Si pas pontage, l'age sans pont disparaît,

reste mort     je retire r

reste mot.

Point.

- So what ? dit Troudup, dans un état quaternaire dû à son jumelage avec un Glenfiddich douze ans de tonneau. Sans doute de là vient sa subite pratique de l'anglais.

- Oh, ben c'est facile, répond son chien Léon qui n'a rien bu. Certains vieux meurent si on ne les opère point. Le pontage permet de continuer à compter ses années.

- And so on ? poursuit Troudup qui commence à réaliser qu'il cause en briton, ça le trouble.

- Ouah! Ouah! répond Léon, ce qui veut dire ras-le-bol, débrouille-toi pour la traduction.

- Et bien, dit Tayeurt à sa femme, répond ? Dis-nous ce que ça veut dire ?!

- Peut me chaut, lance Astrid, que chacun trouve sa voie ! (et si j'enlève o, reste vie, et toc dans ta face !)

- C'est ça, dit Troudup, cause à mon cul !

Le charme est rompu, son anglais s'est envolé, Fabienne Berman barre d'un trait rouge la piste de l'apprentissage des langues étrangères par immersion culturelle. Dommage pense-t-elle, cétait un bon argument de vente, whisky, vodka, mezcal, rhum, cachaça, schnaps, calva, saké, téquila, etc. ça me saoule ces fausses pistes, je vais me torcher au tilleul-menthe.

Bref, conclus-je Berman est déprimée.