19 juin 2014

Le Bar à Schoum

- ... et c'est avec fierté que j'inaugure aujourd'hui ce lieu né de l'initiative conjointe de Denise de Lhéry, mon adjointe de maire et de Michel Troudy...

Brouhaha dans le champ de l'Augustin Souche, père de l'Achille. On s'demande, on s'interroge, la Denise et le Troudup ?! Jacques Laprune, maire d'expérience, poursuit

- et je suis fier, et je suis fier, il a perdu son discours, tant pis, et je suis fier de couper le ruban de cette première pierre qui marquera d'un jour nouveau les alcooliques, euh, les buveurs, ah ben non, bref, ici hier, c'était le champ du Souche, ici aujourd'hui, s'ouvre l'ère nouvelle du Bar à Schoum.

Et de s'applaudir tout seul, dans l'incompréhension générale.

- Un bar à Schoum, c'est quoi c't'engin ? la question fuse dans l'anonymat.

Nono rigole, c'est pas ce bar-là qui lui fera concurrence.

- Euh là ! Calmos la bande à personne! Troudup en majesté s'avance, presque à jeun, il écarte le maire d'un geste impérial, le Bar à Schoum, c'est l'ami du foie, le copain de la vésicule, le Roméo de la gueule de bois ! Passque moi j'dis, boire c'est bien, mais on peut pas toujours refuser la science. Qui c'est qu'en a pas marre de s'réveiller avec la tête dans l' Wouah ! Wouah ! crie une partie mâle de l'assistance, soutenue en contrepoint par les aboiements de Léon et le soprano de Corinne Mars avec en fond, rythmant le thème, le schhschh marin de la foule d'au moins vingt non buveurs: un choeur de tragédie grecque.

- I zon compris, ça y est, dit Troudup au maire.

Puis il pousse Mademoiselle de Lhéry en première ligne et la laisse seule face à un groupe désormais scindé, où la tension palpite.

- Mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, un Bar à Schoum c'est la réponse sociale à un problème endémique qui nous...

- Ah  ça va comme ça! lance la Myrtille Souche,  vas-y Achille, c'est l'champ à ton père, t'as l'droit de causer.

Achille y va d'un pas lourd, les pieds bottés par la glaise stérile du champ de son père, qu'il a cédé à la commune contre le passage en zone constructible d'un bon lopin à la sortie de Batbourg, faut qu'ça prenne c't'histoire-là.

- Voilà, qu'il dit à tous, en face, c'est Le P'tit Renard, et Nono, il est pour, Nono opine, à côté, c'est La Grosse Lapine, silence, nul n'opine, eh ben ici, c'est l'antidote. Le Schoum, c'est le sauveur des foies trempés, le Schoum, c'est l'petit Jésus des tournées, Vive le Schoum !

Tout le monde applaudit et part vers le vin d'honneur, offert par la mairie chez Nono. Melle de Lhéry a la mine chafouine,

- Qu'avait-il besoin, glisse-t-elle à Fabiola Nibard, la directrice de l'école, qu'avait-il besoin de citer La Grosse Lapine, et Fabiola opine à son tour, opine de ch'val pense-t-elle malgré elle, opine de ch'val, elle ne va pas s'en débarrasser facilement, Lapine de ch'val, forcément puisque la Grosse Lapine ...

Moi je suis un peu ennuyée, non, disons que je suis surprise.

Je n'ignorais pas l'existence d'un bordel clandestin à Batbourg, en face à droite du Petit Renard et à gauche de l'école. Même si je n'en ai jamais écrit un mot,  je le savais. Les ignorants et les gros malins rétorqueraient, si je leur laissais la parole, que l'auteur est responsable de tout, sait tout, peut tout. Et bien non, ce bordel, un matin, il était dans ma tête alors que la veille, rien. Il existe, certes, je suppose qu'il est né des pulsions sauvages de certains de mes personnages, je n'y peux rien, c'est là, c'est comme ça.

En attendant le retour des refoulés, Denise s'active dans le nouveau Bar, quand ils vont revenir du vin d'honneur, ça sera tournées sur tournées, Schoum à flot !

Batbourg entame-t-il une ère nouvelle? A quand le Bar à foie de morue ? le Bar à Efferalgan ? Le Bar à cuiller d'huile d'olive avant cuite ?

Ah quand ! Quand et quand ! comme disait Federico Garcia Lorca qui savait de quoi il parlait (lui).


16 mai 2014

Quand tique la mécanique

- Ce matin, au sortir d’un rêve agité, je me suis éveillée transformée dans mon lit en un véritable robot. 

Paulette Dolstein ne reconnaît pas la personne, est-ce une personne ? allongée, n'est-elle pas posée ? sur son divan.

- J’ai un ordinateur à la place du cerveau, un moteur à la place du cœur, des tubes aspirants à la place des bras, des pattes à roulettes. 

C'est vrai pense Dolstein, c'est vrai, elle le voit.

- J’ai des  caméras à facettes à la place des yeux, un sac à poussières à la place de l’estomac, un foie ionisant qui désinfecte les déchets. 

Dolstein constate qu'une évacuation externe subsiste, située vers le bas de ce qui autrefois était un tronc de femme, par où sortent des boulettes atomisées par un puissant laser.

C'est pratique, bien conçu, ergonomique et synergique, le travail a été bien fait, la "personne" qui est là est devenue un parfait robot ménager. Ménager fait tilt, Dolstein a reconnu son analysante.

- La maison n’a jamais été aussi propre, dit Madame Bovary.

Qu'est-il arrivé à cette femme ? se demande Dolstein. Elle se raccroche aux faits, le nom de sa cliente est réellement Bovary, fille de monsieur et madame Bovary qui l'ont prénommée Emma par hasard sans rien savoir du personnage d'un Flaubert inconnu d'eux.

- C'est un comble, dit Braise, depuis le plafond du cabinet de Dolstein où elle passe de loin en loin d'agréables moments à observer les séances.

A quoi Dolstein se contente de répondre par un hochement de tête.

- C'est un comble que cette Madame B. ait su venir jusqu'ici dire qu'elle ne peut rien dire.

Emma B. serait penaude si elle pouvait exprimer quoi que ce soit d'autre que des besoins en énergie par le truchemment des clignotants qui figurent ses yeux.

- Et si, dit Troudup, si on luizy mettait un chapeau à ventilateur pour y donner de l'élétrissité ?

- Et pi ça s'rait plus féminin, ajoute Myrtille Souche qui sait de quoi elle parle.

Dracula sort d'une poche intérieure (son inconcient ?) sa bible personnelle, j'ignorais qu'il en eut une ni que ce pusse être celle-là, et lit tout haut :

Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine.

Et pourtant pensé-je, quoi de plus cohérent que Dracula lisant Kafka ?

 

29 décembre 2011

Dans la kvizinn

- La Patronne, dit Troudup, t'as vu, elle fait la cuisine ? J'en r'viens pas.

- Caisse-tu racontes, dit Suzy Troudy, quelle patronne? Quelle Cuisine ? Y a du nouveau au P'tit Renard ?

- Oh ben non, c'est toujours Nono qu'est l'patron, et pour la cuisine, j'en mange pas.

- Ça je l'sais, au P'tit Renard, tu bois, pis c'est tout.

- Mais la Patronne, enfin La Taulière, qu'est-ce qu'elle peut bien foutre dans une cuisine ?

- A c'qu'on dirait, dit la Myrtille Souche, si a s'rait en cuisine, c'est qu'ça s'rait un être humain.

- Pas comme nous alors, dit Léon, songeur.

- J'vois pas l'rapport, dit Troudup, dans la cuisine à Suzy, y a des robots qui triment, j'vois pas l'rapport.

- E'l'rapport, dit la Myrtille, c'est qu'al bouffe!

- Nan, c'est qu'al fait à bouffer.

- Et surtout, complète Paulette Dolstein, elle nourrirait d'autres que vous, est-ce possible ?

Ils sont troublés, dois-je les éclairer ?

Disons que je suis dans la kvizinne, l'arrière-boutique où je cultive et traite les pissenlits par la  salade et par les racines. Car si la mémoire passe par les mots, qui seraient le propre de l'homme, la mémoire et les mots, moi je crois, car il s'agit de foi, que ça passe d'abord par les lèvres, la langue, les papilles, l'oesophage et l'estomac.

- Et tout ça finit dans les cabinets et la chasse d'eau, précise encore Paulette Dolstein.

- Les déchets, oui, dit Robert Dieu, les déchets finissent ainsi.

- Pas toujours, dit Paulette.

 

Posté par Marite de Vos à 11:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

12 novembre 2011

Radio l'onde.

- Chavais pas que j'l'avais pis j'l'avais.

- Lavait quoi ?

- Chais pas.

- Fait chier jamais savoir.

- Chavais pas pis c'est tout. Mais j'l'avais quoi, l'était content.

- Qui ça qu'était content ?

- Ben moi j'l'étais.

- Chavais pas.

- Personne sait tout.

- Incroyable, dit Fabienne Berman qui a renoncé à prendre note.

- C'est naturel répond Paulette Dolstein, ça coule de source.

- Je déteste ces échanges, je ne peux rien faire de ça.

- Ce n'est pas de la sociologie ma chère, dit Dolstein.

- Mais où est-elle leur source?

- Chais pas répète Troudup, chais pas, c'est ça que j'l'avais pis que j'l'ai plus.

- Qu'est-ce qu'elle nous fait celle-là, et qui et quoi ! Foutez-y nous la paix zut et merde, dit Myrtille Souche prise dans une émotion qui poisse l'âme comme une sale glu.

Ce soir, le monde est vague, l'Appartement se demande où le fleuve est né et quel âge il a, mais moi je m'en fous, la source n'a que faire du temps elle vient d'ailleurs.

 

Posté par Marite de Vos à 21:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

19 octobre 2011

Ici. Ou là.

- J'ai pas aimé, j'reviens. Et plus vite que la Taulière, moi. dit Troudup qui se repointe à l'automne. Il tombe avec les feuilles celui-ci.

- Caisse ta pas aimé? lui demande la Myrtille Souche.

- Carhaix dans l'Oigne, c'est mort, pire que Batbourg j'te l'dis. Y a pas d'bistrot, y a pas de place de la Mairie, y a pas d'église du Xème, XIIIème, etc. Y a rien de rien. La Taulière m'a envoyé aux pelotes !

- Pas du tout, je lui dis. Et absolument pas encore, je vous ai envoyé quelque part, comment en seriez-vous revenu, sinon ?

- J'ai pas trouvé, alors quoi ?

- Alors vous n'avez pas trouvé c'est tout.

Je suis allée, moi, quelque part. C'est laqué, blanc et vaste. Il y règne une présence magnétique, elle se signale par des bruits cliquetants et bipants et une langue inconnue,  parlée par des servants. Ils sont en blanc, en bleu ou vert non tissé. Ils portent des calottes, des objets de culte aux noms exotiques: stéthoscope, cathéter, ECG. Parfois les servants parlent en langue, et là je comprends. Ils disent:

- Comment ça va ce matin ? Comment ça va ce soir ? Comment ça va, là, hein, hein, hein ?

 

Posté par Marite de Vos à 11:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

25 avril 2011

Le Trèfeuleu

- Je transpirais comme ver qui pisse, j'avais les chocottes et puis j'ai trouvé le tréfeuleu.

- ?  répond succinctement la Myrtille Souche plus loquace en d'autres occasions.

- J'avais plus besoin d'avoir peur, j'avais le trèfeuleu ! Le trèfeuleu comme l'as de trèfeuleu, le trèfeuleu à quatre feuilles !

- Hola monsieur Troudy ! Hey! Oh! Troudup ? C'est quoi là ? Ou bien ?

- Ail bègue yor pardonn mâme Souche, mais pas du tout, c'est le chouchen dans le café qui me donne du vocabulaire.

- Mais c'est pas français. Du pastis dans le thé, ça f'rait-y pas mieux  ?

- Oh, oh, oh ! Ne faites pas le malin, madame Je-suis-la-plus-forte, je vois clair dans votre feu.

Myrtille Souche et monsieur Troudy ne prêtaient pas attention à moi, pourtant il est d'usage que la présence de la police les rende muets. Mais là non, je pouvais les écouter à ma guise, la grosse Myrtille arrêtée sur le chemin, un nain sous le bras et Troudy, adossé au mur du Petit Renard, retenu ferme par Léon en embuscade à l'entrée.

J'avais enfin le rapport d'hospitalisation de Marité de Vos K, j'attendais Dolstein. J'espérais qu'elle me le traduise bien qu'au téléphone elle m'ait dit, je vous le redis, inspecteur Kowski, c'est non.

Elle seule pourrait faire quelque chose pour Troudy, qui depuis quelques mois délaissait la table d'examen du docteur Tayeurt pour son divan, avant de virer analyste elle était ortophoniste.

- Oh que non, dit-elle avant même que je ne m'aperçusse de son arrivée dans  l'Appartement, j'ai renoncé à tous les ortho-trucs. Je ne vais pas lui enlever les mots de la tête.

- Mais on n'y comprend rien.

- Qu'il le dise comme ça ou autrement, il n'y a rien à comprendre.


Posté par Marite de Vos à 15:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

24 mai 2010

Fraîcheurs du matin

Prof, Atchoum, Simplet, et les autres.

Prof harangue le jardin des Souche.

Sous la pleine lune il se laisse aller à des exercices de tribun, mais, ce soir, parce que Batbourg a été gravement troublé par les événements que ceux qui savent savent, il peine à trouver le beau style.

- On nous exploite, on nous méprise, mais on s'en fout, on est dans les jardins, au soleil, sous la pluie, sous la neige. On se fout des saisons, des fleurs qui poussent ou ne poussent pas.

- Qu'est-ce qu'on se fout pas alors? dit Atchoum.

Et il éternue, Atchoum!! non qu'il en ait envie, avec le temps ça a fini par l'insupporter, mais il ne peut pas faire autrement, c'est dans sa nature.

Grincheux, en râlant, lui passe un mouchoir, qu'Atchoum ne prend pas parce que Gisèle, jaillie d'une chanson de Bashung, lui tend ses jarretelles et que ça le plonge dans un abîme d'ahurissements.

Prof, imperturbable, qui ne sait rien non plus des jarretelles, ni des Gisèle, poursuit son discours interrompu :

- Je vous prie d'accepter mes regrets d'avoir utilisé des termes inadéquats, je ne m'en fous pas mais m'en fiche, et toi Atchoum, tu devrais faire quelques efforts afin de t'exprimer correctement.

Atchoum est d'accord:

- De quoi ne se fiche-t-on pas?

Timide répond en hésitant sur chaque mot et d'une voix si douce qu'on ne l'entendrait pas s'il n'était porté par la nuit silencieuse:

- De parler bien, nous ne nous fichons point.
  Et si des saisons peu nous chaut,
  Des étoiles, de la lune, des odeurs et des brumes,
  Grand cas faisons
  Pour ce que dès que tombe la brune
  A la vie revenons

Prof est sur le point de répondre quand brutalement le poing (oui avec un g, le jour est brutal aux nains de jardin), le poing, donc, du jour les renvoie tous à leur état minéral.

Louka s'est réveillée sous un soleil trop chaud déjà, bien qu'il ne soit que six heures du matin.
Elle a fini tard hier et après une rude journée et un dernier échange avec Chauze, le légiste, elle s'est endormie dans le pré de l'Ecole.

Elle s'y trouve au matin couverte de rosée, telle une fleur juste éclose.

- Tu parles d'une fleur éclose, crache la Myrtille Souche, une fleur saoule oui! Si c'est pas dégueulasse des trucs pareil!

Et Simplet, intéressé demande:

- C'est quoi dégueulasse?

Posté par Marite de Vos à 11:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,