22 mai 2010

Rirette

Bruno Ragazzi

Il est absorbé par l'image, sur l'écran géant, de Marianne revenant du marché de Jolibourg, son panier plein de pommes. Il se met à chanter, très content de ce qu'il voit

- Pompompompom... Pompompompom...

Fabienne Berman, Paulette Dolstein et Robert Dieu n'y prêtent pas la moindre attention, ils sont habitués à ces accès imprévisibles.

Mais il a envie cette fois de leur expliquer pourquoi un panier de pommes le met en joie:

- C'est l'histoire du banquier à qui on demande comment il a fait pour parvenir au sommet, il répond volontiers:

-  Comme vous savez, l'Amérique est le pays de la libre entreprise. A six ans, j'ai trouvé une pomme par terre. Je l'ai lavée, frottée, et quand elle a été brillante, je l'ai vendue un cent. Avec mon cent, j'ai acheté deux pommes, une fois lavées, frottées, je les ai revendues quatre cents, et puis...

- C'est magnifique! s'écrie le journaliste, une telle réussite à partir d'une pomme!

- Eh oui, et puis, donc, mon père est mort et j'ai hérité de sa fortune.

- Merci, monsieur Rothschild pour cette histoire exemplaire qui j'en suis sûr va encourager nos jeunes.

- On la connait Bruno, dit Berman, on la connait par cœur!

Elle est en train de noter la référence de Marianne Defair qui vient de démarrer, son panier calé sur le siège avec la ceinture de sécurité: 2.60.02.35.0.2.IND.EXO.3.  Type réfractaire.

Et Dieu de noter lui aussi, dans sa tête: caler les courses, truc pour caler les courses, produit, besoin.

- Je ne m'en lasse pas, répond Bruno Ragazzi.

Il adore l'histoire des pommes, elle contient tout ce qu'il aime, les fruits associés à l'argent, l'industrieuse activité récompensée par la chance, l'héritage, la fortune, la pérennité.

Il sourit.

Dolstein quitte l'écran, elle finit de noter la liste des achats de Corinne Mars et se tourne vers Ragazzi, elle a été alertée par son sourire:

- Allez-y, Ragazzi, développez.

Et Ragazzi développe son sujet préféré.

- L'argent est vivant. L'argent bouge, il va et vient, il attache, on s'attache, mais il ne me décevra jamais parce qu'il ne meurt pas. J'aime l'Argent et elle m'aime aussi, elle ne me quittera pas, c'est une chose qui me tient, que je sais. Je lui donne la vie, je l'anime, je la fais voyager, je lui offre tout, elle me le rend au centuple, l'aventure, le risque, la réussite, la peur mais l'audace.

Il s'arrête là, ému, sans aller au bout, sans dire que dans son intime il lui a donné un nom, sans dire que ça a commencé, pour lui aussi, tout petit. A six ans il a eu une tirelire, les pièces tombant dedans faisaient de la musique, les billets n'en faisaient pas, leur silence était un soupir. La nuit il regardait par la fente pour voir si son argent dormait bien, s'il ne faisait pas de cauchemars, et pour lui parler il lui a donné un nom, devenu ridicule peut-être, un enfant de six ans ne va pas chercher très loin ce dont il a besoin. Rirette. Rirette, c'est son petit nom, le doux petit nom de l'Argent, vivante, chaude, toujours accueillante.

Dolstein a tout vu et tout noté, ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit. Elle s'éloigne en hochant la tête, confirmée dans ce qu'elle sait, Bruno Ragazzi est un tendre, sous des dehors froid et calculateur, qui ne pense jamais en chiffres mais en amour.

Elle a toujours su que l'homme aura beau chercher de nouvelles ressources, de nouvelles technologie, de nouvelles motivations, il n'y aura jamais rien d'autre que Amour, Passion, Talent.


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18 mai 2010

Par dessus tête

Robert Dieu

Depuis que j'habite l'Usine, dans Batbourg III, j'ai perdu de vue mes activités antérieures. Je suis un autodidacte, et un pragmatique, c'est à ce titre que je suis un des fondateurs de Transmen Genetiks. Je sens les tendances, j'ai des idées applicables immédiatement, c'est ma qualité, Berman et Dolstein y collent des théories. Le trou, c'est pas un sujet!

- Vous pouvez toujours en rire, Robert, dit Fabienne Berman, mais Le Trou est universel, dans toutes les langues, dans toutes les cultures nous retrouvons le Trou.

- Absolument, dit Paulette Dolstein, Le Trou touche à tout, du plus trivial au métaphysique, car en effet, au commencement était Le Trou.

Quand je vois ce qu'elles font avec un pauvre trou, ça m'amuse, c'est tellement simple, un trou, à quoi bon en faire une philosophie.

Est-ce que je pense à ça? Ah oui, tiens, je pense que voilà une chose qu'on ne peut pas vendre, tout le monde en a. Et puisque tout le monde en a, tout le monde a les mêmes besoins, occuper le trou, soigner le trou, décorer le trou. C'est ça, la Loi du Trou, l'offre et la demande.

J'ai vendu beaucoup de ces objets qu'on commande par correspondance et qu'on reçoit sous paquet discret.

J'ai vendu beaucoup de ces choses inutiles, de mon point de vue, mais indispensables à mes clients.

J'ai vendu aux hôpitaux des anus artificiels, ah tiens, oui, j'ai vendu des trous, ah! ah! j'ai même vendu des trous!

- Pour moi, dit Bruno Ragazzi, le banquier des Transmen, les trous ne sont pas un sujet de plaisanterie, je dois les gérer, les évaluer, les combler. Nous sommes soumis à la tyrannie des trous.

- Oui, dit Dolstein, et nous y finirons tous.

- De profundis,  conclut Dieu

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16 mai 2010

Orifices

Paulette Dolstein

Nous venons du néant, nous y retournons, nous en venons et nous y finissons, pas moyen de sortir de ce ça-là: l'orifice est le début et la fin.
Salle de bains, si on veut, évacuation, égouts, il ne s'agit toujours que du trou.

- Oh là là, c'est pas la peine de tortiller pour dire pipi caca!

Léon vient d'entrer dans le champ, au bout de la laisse, évidemment, sonTroudup, le nez enluminé.

Paulette Dolstein lui désigne le divan sur lequel il s'échoue, plongeant aussitôt du commentaire critique aux ronflements.
Elle considère Troudup, l'œil objectif, où se trouve ce qui peut aider cet homme à sortir de son trou à lui, profond et rempli d'alcool?

Et tout en cherchant, elle ne peut s'empêcher de finir sa péroraison:

- L'Homme est fasciné par ses orifices, c'est une constante, ce qui rentre, ce qui sort, mettre dans le mille, en boucher un coin...


Léon s'amuse, en spécialiste du trou, de l'ignorance  de la Dame aux Chiens. Il sait, lui, que le trou sent, le trou parle, il dit sa vraie nature, d'ailleurs, Troudup, dans un sommeil agité, pète et éructe,   il hurle soudain:

- Trou du cul! Trou du cul!

et  se rendort, soulagé. Il ne ronfle plus, il rêve. Il flotte entre terre et nuages, léger, heureux, il s'envole, de plus en plus haut, ballotté par le vent taquin, il voit Dolstein dans son fauteuil, il voit Léon et ses chiens Gardiens des Trois Trous, la porte, la fenêtre, l'inconscient. Sur le point de s'évaporer dans le ciel, un fort coup le ramène au sol, tiré par un long cordon arrimé à son ventre .

- Le nombril, poursuit Dolstein en regardant du coin de l'œil le rêve de Troudup, est un trou obturé dès la naissance.
Elle s'arrête une seconde, le temps de voir Troudup se poser sur le divan et son cordon se ré enrouler dans son ventre avec le bruit de l'aspirateur, vloup, ça y est il est rangé, elle termine:

- Le trou doit être comblé, manger, boire, fumer, écouter, voir, sentir, entendre, baiser. Ce qui rentre doit sortir: peindre, créer, écrire, composer, sculpter, inventer, vomir, pisser, chier, accoucher.

Et enfin elle se tait et attend.

Le plus fructueux de la cure de Troudup est produit quand grâce au sommeil, son inconscient  muselé par l'alcool se faufile par tout les orifices.

Et Il dit: Fais ton orifice, bourreau.

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13 mai 2010

Crise de foi(e)

Paulette Dolstein

Cette accumulation de considérations culinaires est assommante.
Serait-ce un tournant, un symptôme de solidarité femelle?

"Entre nous, on se comprend" dit-elle.

Marianne, Alice, Marité, Rachel et les autres seraient une seule âme dans plusieurs corps.

Où êtes-vous donc mesdames?

Pas dans vos estomacs, aucun doute, dans l'exaltation des sens, certes, mais, alibi usé: c'est pour les autres.

Personnellement, cette logorrhée de recettes me dégoûte, je me sens transformée en beignet poisseux.
Vous me plongez dans un méli mélo de tripes, de crème, de fruits de saisons, de sucre et de sel, de pluies indécentes en mai, de nuages comestibles, de nez qui sentent et qui coulent.

A Batbourg, fort heureusement, je suis au calme avec mes chiens dans le retrait de mon cabinet.

- A la semaine prochaine Astrid.

Il y a des jours, comme ceux qui viennent de passer, où je m'en trouve spécialement satisfaite.

- Oui monsieur Troudy... sur le divan, non, Léon ne dérange pas.

- Commençons:

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01 mai 2010

La Dame aux Chiens

Paulette Dolstein

Ah Madame voilà du beau fantasme, il est du pays de celui qui l'a fait! c'est du solide, de l'encadré.
C'est presque satisfaisant de voir à quel point l'invention est rationalisée par la culture et l'éducation.
Pinochio, Cendrillon, Dracula, la modernité s'empare des grands mythes mais n'en a pas encore produit.


- Tout de même
madame Dolstein, dit Louka, je vous trouve gonflée, vous qu'on appelle La Dame aux Chiens, de jouer les chochottes.

- Je ne vois pas que l'avis des Batbourgeois aurait à voir avec l'encadrement des inconscients.

Un feulement qui est un rire, c'est Frida, depuis son loin, qui vient soutenir Louka
- Vos voisins non, mais vos chiens oui.

- Mais oui, dit Dolstein, le mystère des chiens,

et elle rit, c'est rauque, un sanglot, et les grands chiens noirs la suivent, indifférents, hiératiques.

- Je les ai vus, dit Louka, au pied du divan, sous le bureau à vos pieds, devant la porte, gardant la sortie, l'orthodoxie et l'inconscient débordeur du patient allongé.

La Dame aux Chiens, bergère du troupeau et ses auxiliaires à quatre pattes, gardien des ouailles, La Dame aux Chiens s'en fiche, elle est partie.

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18 mars 2010

Le jeu de la mort 2

Paulette Dolstein

Je suis Paulette Dolstein, 80 ans, psycho-ethno-socio -logue ou -ïaque, etc.

J'ai consacré ma vie à la pratique assidue de la psychiatrie clinique, j'ai commencé comme ortophoniste à Batbourg, et bien que je fasse partie des Gens de l'Appartement,  j'y réside toujours.

Je suis une observatrice discrète, et je serais fort étonnée que vous me rencontriez souvent dans Le Blog, mais le sujet Jeu de la Mort m'arrache à ma réserve.

On peut trouver paradoxalement rassurant qu'après un jeu de la mort hier, il y en ait encore un aujourd'hui, la mort qui continue à jouer, c'est encore de la vie.

J'entends dire que l'homme est faible, qu'il ne sait pas résister à l'autorité des instances extérieures et que nous devons veiller à ne pas nous laisser dominer.

Une expérience mise en œuvre dans le cadre de mes recherches m'amène à voir les choses autrement.

Quand, dans les années 70, j'achetai Batbourg* avec mes associés de Transmen Geneticks, nous étions visionnaires, le village-témoin était un modèle courant pour la vente de maisons de promoteur, pas pour les tests grandeur nature sur panel captif.
J'ai pu vérifier ce qui était à l'époque une intuition.

Monsieur T., sujet lambda, fut gratifié d'un matériel expérimental parfaitement inconnu à l'époque, un ordinateur incorporant une webcam de très bonne qualité impossible à éteindre.
Il était ravi de se voir en permanence dans la partie droite de l'écran géant.
La seconde semaine il fit passer son image dans la partie gauche.
La troisième semaine il commença à s'agacer.
Il atteint le seuil de l'intolérable à la fin de la quatrième semaine.
La cinquième semaine il décida d'évincer le personnage omniprésent, il l'insulta, le frappa, il le blessa avec des lames de rasoir.
La sixième semaine, après un court séjour à l'hôpital de Batbourg, il retrouva le type face à lui, avec ses pansements frais.
Rien à faire, pensa-t-il, il s'incruste, les grands moyens s'imposent.
Je mis fin à l'expérience avant la fin de la semaine sept.

L'être humain est sa propre instance, il crée l'autorité dont il a besoin pour faire le mal quand il en a besoin.
Quand les pulsions sont lâchées,
rien ne l'arrête, ni morale, ni principe, ni même sa propre vie.

: L'homme n'est pas mauvais, il est con, intrinsèquement, ontologiquement, biologiquement con.

* Note de l'auteur: Batbourg III relate cet épisode et pourra être visité quand Le Blog sera tout à fait ouvert.


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17 mars 2010

Le jeu de la mort

Télérama pose cette question "La télé fait-elle de nous des bourreaux?" à propos de l'émission de ce soir Le jeu de la mort, où des candidats à un jeu télévisé en tuent d'autres à coups de décharges électriques. Parce qu'ils donnent de mauvaises réponses.

C'est l'application d'une étude sur la soumission à l'autorité.

Je ne crois pas que la télé fasse quoi que ce soit de nous, sinon peut-être des légumes, mais la soumission à l'autorité, oui.
Je vois une autre dimension qu'à l'expérience américaine, fondée sur les travaux de Hannah Arendt sur le nazisme, dans le fait que les crimes soient télévisés, que les candidats-criminels le sachent et que ça ne suffise pas à les arrêter.
Des millions de témoins ne les arrêtent pas.

En 1945 l'excuse la plus répandue au laisser-faire de l'extermination était qu'on ne savait pas, comme si, dans le cas où "On" aurait su, "On" n'aurait pas permis ça.

La preuve est faite par cette émission, le savoir et la certitude que l'acte sera connu n'arrêtent personne.

C'est tout.
Je suis Paulette Dolstein, et tout comme Marianne D. je considère que ce qui est au dessus suffit pour une présentation.

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