Alice

- Il fait beau. Le Liquidambar pousse dehors des feuilles repliées sur elle-même comme des fœtus. Feuillettes, feuillasses, le soleil de juin va les tuer, elles sont sorties trop tard.

Alice imagine l'agonie des feuilles, elle est déprimée, elle prend des tisanes, des gélules d'herbes, elle attend que ça fasse effet.
Mais le seul effet notable est qu'elle a l'impression de passer sa vie aux toilettes.

Alice ne veut pas d'une analyse elle dit c'est trop tard.
Peut-être c'est trop tard, mais trop tard pour quoi?

- Trop tard pour être heureuse.

- Ah, être heureuse?

- Comme tout le monde.

- -Être heureuse comme tout le monde, ça ne me dit rien.

- Paroles de nantie, me dit-elle, et elle boude.

Bon.
Je ne comprends pas son histoire d'arbres et de fœtus, aujourd'hui est un jour sans, je n'y suis pas.

- Qu'est-ce qui ne va pas Alice?

- Rien ne va pas, et rien ne va, c'est tout. Je suis venue déposer une recette mais je ferai ça plus tard.

- C'était quoi la recette?

- Salade asperges, endives, hareng fumé et chorizo fort, avec une mayonnaise légère à l'harissa et citron.

- Il me semble qu'aujourd'hui était plutôt un jour pour une recette de gâteau au fromage, ou de salade de fraises aux fleurs d'acacia.

- Avec une pointe de pastis?

- Oui, celle-là.

- Et bien non.

Et hop, elle s'est évaporée.
Elle est vraiment déprimée, car jamais elle ne s'évapore.