08 juin 2010

Les Rois Mages

Marité

Le payeur des allocations familiales.

Il est annoncé par des cris

- Voilà le payeur! Voilà le payeur!

et par les cavalcades des gosses qui courent prévenir leurs mères, ils avalent les étages pour lui dire il est là! je l'ai vu! ça y est!

On surveille sa progression à la fenêtre, il sort du bâtiment A, le B est en cours, il a fini, ça y est, c'est à nous!

Les mères se recoiffent, débarrassent la table, font chauffer le café et elles attendent le monsieur rond à la sacoche. Veste en cuir, débonnaire, il répand la joie dans la cité.

Il paye en liquide, il pose l'argent sur la table, c'est quelque chose, il est souriant.

Un jour on lui a volé la sacoche, il a eu un gros pansement sur sa tête chauve, il ne souriait plus, il n'aimait plus son boulot.

La cité était catastrophée, elle avait honte, qui avait osé attaquer l'argent des allocs ? Les temps changent, on n'y peut rien.

Peu de temps après l'argent est arrivé par la poste, puis il est arrivé à la banque.

Aujourd'hui il n'y a plus de payeur avec le vrai argent dans la sacoche, il y a de moins en moins de postes où aller retirer l'argent des mandats, il y a beaucoup beaucoup de banques.

Les témoins de Jéhovah.

C'était une visite. Ils nous portaient leur bonne parole. Ils étaient polis, ils venaient en couple, ils ne parlaient jamais fort. Ils s'asseyaient, caressaient la tête des enfants, il y en avait toujours un à portée de main, et ils repartaient comme ils étaient venus, pleins de la bonne parole et nous les oubliions aussitôt.

Monsieur Tout l'Univers.

Ma mère lui a acheté son encyclopédie parce qu'il lui a dit que la culture et la connaissance étaient les clés de la réussite.

Tous les mois on a reçu par la poste un gros livre bleu plein d'images qui s'appelait Tout l'Univers. On a cru posséder tout le savoir du monde.

Aujourd'hui mon frère tourne ses pages pour se souvenir de la vie d'autrefois, quand la réussite  était à portée de main et promettait le bonheur.

C'était nos Rois Mages, douze fois par an, le payeur, deux fois par an, les Témoins de Jéhovah, une fois dans notre vie monsieur Tout l'Univers.

Ils nous ont porté leurs cadeaux sans jamais se croiser, nous ne les avons jamais vus ensemble.

Quatre, vingt et un, je devrais les jouer au loto, mais ça ne fait que trois chiffres, il aurait mieux valu raconter les sept nains.

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07 juin 2010

La Bonne Maison

Marité

Tu te souviens, Frédéric, de la Bonne Maison? Ce restaurant qu'on allait monter à Rennes quand tu sortirais de cette saloperie de cancer du pancréas? Tu t'en souviens?

Et des menus qu'on a établi tous les jours que tu étais à l'hôpital?

Y avait des frites maison, ça nous rappelait les frites à la graisse de cheval que faisaient papa et maman?
Tu te souviens?

Tu te souviens qu'on était belges et on ne le savait pas, on mangeait des frites à la graisse de cheval, du cheval, des crêpes à la bière, on s'appelait de Vos mais on ne savait pas qu'on était belges, le grand-père de notre père était né en Belgique.

Le restaurant, on l'a bien préparé, les plats étaient choisis, le lieu, et comment on travaillerait.

On aurait acheté une maison en ville, on habiterait les étages, on aurait fait restaurant au rez de chaussée, on aurait un jardin derrière, avec une terrasse, et après la terrasse, le potager, les arbres fruitiers, les salades, les herbes.

On allait faire des pois gourmands, des capucines pour nos salades de toutes les couleurs, des fruits rouges, de la coriandre.

Tu te souviens des graines vertes, juteuses, de la coriandre fraîche après que les fleurs ont fané? On les mettrait dans le lapin sauté, en hiver, avec des tomates séchées.

Tu te souviens de la vie?
Hein, dis, tu t'en souviens?

Moi je suis là.
Et tu me manques.

 

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24 mars 2010

Les parents

Marité

Judas a raison, le chemin ouvre dans les deux sens.
Mani, qui est un homme du 9ème siècle passe la tête dans cette porte. Le Blog est trop loin de lui, il demande que je traduise, je me mets au clavier et ce sont mes parents qui s'engagent dans le passage ouvert.

Mes parents
n’utilisent pas de kleenex, ils se mouchent dans un mouchoir en tissu, ils le lavent et s’en resservent. Les torchons trop vieux deviennent des chiffons avec lesquels on frotte le fond des cocottes grasses, le dessous des pots de fleurs, l’extérieur des bouteilles d’huile.

Ma mère fait des confitures en été pour les manger l'hiver,
elle met des écorces d’orange à brûler sur la cuisinière, elle se frotte les doigts dans les vieux citrons pressés.
Mon père aime le mou de veau en ragoût et la tétine qui est de la mamelle de vache, ma mère y met du persil et un filet de citron.
Mes parents ne mangent pas le pain frais, ça fait gonfler l’estomac, le pain rassis est bon pour la santé.
Ma mère donne le pain dur et les épluchures aux poules et aux lapins, les tripes de volailles au chien.

Mes parents parlent en ancien francs, ma mère dit qu’elle compte chaque sou. Les sous, c’est avant les anc
iens francs.

Mes parents éteignent la lumière en quittant une pièce, ma mère fait  une grande vaisselle dans une petite bassine, elle ne gaspille pas l’eau chaude pour rincer deux verres.

Ma mère ne met pas l’essorage, ça froisse le linge, elle n’utilise pas le sèche linge, ce n’est pas la peine.

Ma mère a toujours cette veste de sa mère, presque neuve comme la veste de costume de mon père, puisqu'il ne l’a plus mise depuis trente ans.

Elle refond les morceaux de bougies, elle les met de côté pour plus tard, quand elle aura des mèches, mais elle ne trouve jamais de mèche à récupérer.

Ma mère ne jette pas les sacs en plastique, ni les sacs en papiers, ni aucun sac, mon père ne jette pas les bouts de ficelles, il dit licelfoc sinon ça porte malheur, ni les sacs de jute,  les bouteilles en plastique, les clous tordus, les vis rouillées, il s’en sert.

Aujourd'hui je vais chez Emmaüs pour ces vieilles choses qui me rappellent mes parents.


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15 mars 2010

Jean Ferrat est mort aussi.

Frédéric

Je ne devrais rien raconter  de  personnel avant de m'être présenté officiellement au Blog, tant pis.

Au début des années 60, on était une bande dans une cité d'urgence,  des gosses de pauvres comme tout le monde aux Emouleuses, à Créteil.             

A la maison on écoutait Brassens, Brel, Ferrat, Colette Deréal, Aznavour, Piaf, Bourvil...

Quand Ferrat a sorti Ma Môme, elle joue pas les starlettes, elle porte pas des lunettes, de soleil... on a d'abord été sidérés parce qu'il parlait de nous, elle travaille en usine, à Créteil!

Ce qu'on a été épatés d'exister!

On est allés aux infos, c'était quoi cette usine, à Créteil, où sa môme travaillait, hein!? On voulait guetter la môme de Ferrat à la sortie, celle qu'aurait pas de lunettes de soleil et qui serait belle quand même.
On a trouvé, ça nous a fait mourir de rire, on avait 6, 8, 10 ans, on était des mômes (nous aussi), il y avait bien une usine, à Créteil, qui fabriquait des thermomètres!
Ah! Ah! Ah! Quelle rigolade, sa môme, elle était mannequin chez thermomètre! Ferrat il était amoureux de Miss Mercure.

C'est ça aussi, Ferrat, les tranches de rigolade des gosses, pas seulement le chanteur, le bon gars, avec une voix qui nous faisait comprendre que la lutte des classes, c'était pour nous, et plein la gueule.

Je ne sais même pas si cette usine a vraiment existé ou si c'est une invention d'un plus malin que nous.

Moi je suis mort, Jean Ferrat est mort aussi. A quoi bon.

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