11 juin 2011

Coma dépassé

- Je sais que je dors, dit Marianne, parce que je ne rêve pas.

C'est à Lucien Übernix qu'elle parle, qu'elle appelle  Über depuis qu'elle est petite qui est comme un oncle mais ses parents sont fils uniques.

- C'est le contraire que tu veux dire, non? Tu ne dors pas sinon tu pourrais rêver?

- Oui. Non. Si je rêvais en dormant, ce serait comme dans la vie, où on dort, on ne dort pas, on va ici , on va là, on fait ci ou ça. Alors que moi je suis là et je ne bouge pas. C'est que je dors, non ? J'espère que je dors.

- On dirait que c'est ce que tu souhaites plutôt que ce que tu vis ?

- Si je dors, je peux me réveiller. Mais si je ne dors pas alors c'est ma vie qui passe à Batbourg, et ça, c'est impossible.

-  Si tu es en train de dormir et que moi je suis en train de te parler ?

- Ah oui, tu es dans mon rêve

- Je suis dans ton rêve.

- C'est génial, dit Marianne, je dors, je rêve, je vais me réveiller.

- C'est toi qui décides.

- Je vais dormir encore un peu et puis... Et puis on verra.

 - C'est pas très marrant, dit Troudup tout chose, à Paulette Dolstein. 

Ce n'est pas  facile cet Appartement, comme une seule tête où tout circule. Troudup aurait préféré de pas entendre Marianne et Lucien Übernix pendant sa séance avec sa psy.

- Mais alors, réalise-t-il d'un coup, ça veut dire qu'eux aussi ils savent ?

- Ils savent quoi ? demande Paulette.

- Que j'existe.

- Vous existez, qu'ils le sachent ou non.

- Mais ils le savent comme je le sais ?

- Oui.

- C'est ce que je disais, c'est pas marrant.


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24 mai 2011

Il va t'arriver de la famille

- Y a quelqu'un ici ? Hein, y a quelqu'un ?

D'où sort-il celui-ci ? Vient pas de chez moi, aucun manuscrit ne le contient, je n'ai pas fabriqué cet homme-là. Alors comment est-il venu ? Par quelle voie est-il entré dans l'Appartement ?

- Ah, bonjour Marité.

Il est étonné d'être là, content de m'avoir trouvée, comme si c'était l'exécution d'une corvée, un ordre à satisfaire et décidément, moi, je ne le reconnais pas.

Mais l'odeur me saisit, ça sent la saumure de cornichon, l'ail, le poivre, le koper et le hareng, ça sent les tonneaux dans le grenier, ça sent l'oncle Jacques W. de Nancy qui est l'oncle de mon oncle Jacques L.

Mais, oncle Jacques, tu ne viens pas de mes écritures, je ne t'ai pas fabriqué !

Non, c'est toi qui viens de moi et de mes non écritures, toi qui viens de l'autre monde que moi j'ai fabriqué.

Quel autre monde ?

Celui d'avant ton existence, le monde perdu de notre Kalisz, le monde dont le temps s'est usé.

Tout le monde peut venir chez moi ? Tout ce que je ne vois pas, que je ne peux classer, que je ne sais nommer ? Mince alors, tout va comme ça veut.

- Alors, dit Übernix à Paulette Dolstein, vous voyez ce que je veux dire maintenant.

- Mais oui Lucien, j'en conviens, cet évènement a transformé le monde, mais c'est cetet transformation qui l'a changée, pas l'évènement en soi.

- Ah non Paulette, pas de mauvaise foi, s'il vous plaît.

- Le même évènement, même s'il produisait le même changement, n'entrainerait de transformation identique sur personne, pas plus que sur elle s'il se reproduisait.

- Pas utile de faire des dissections exploratoires ? C'est ça que vous pensez ?

- C'est ça. Ce n'est pas par ce moyen que vous trouverez une solution au Projet.

- Frédéric n'est pas là.

- Non plus.

Je ne comprends pas grand chose à cet échange, à part qu'il y est question d'un moi que l'Evènement DA (Dissection Aortique) aurait changé.

Je n'aurai pas plus d'information, l'oncle Jacques W. n'est plus là, je ne peux pas lui demander par où il est passé.

- Pas par où, m'envoit-il de je ne sais où, son accent yiddish estompé par la distance, tu ferais mieux de chercher d'où je viens que par où je suis venu.

Il a raison. S'il ne vient ni de mes manuscrits, ni de Nancy où il vivait, ni de son Kalisz, ni de son temps qui a disparu, d'où vient-il alors ?

 

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01 mai 2011

A-t-elle un nombril ?

Le professeur Übernix ne dira que ce qu'il veut. Et il le dira quand il voudra. Louise Kowski croit qu'elle peut le convoquer, l'interroger, exiger et savoir. Elle croit ce qu'elle veut, lui, ça l'indiffère.

- Secundo, annonce-t-il, Marité de Vos K, 

- Pourquoi vous commencez par le secundo ?

Kowski ne prend pas de notes, elle reprendra l'entretien sur le blog de l'Appartement, inutile de s'encombrer. Elle ne sait pas faire deux choses à la fois, écouter et réfléchir. L'écoute libre ouvre aux associations d'indices beaucoup mieux que la lecture de notes.

- Le primo c'est l'Origine du Monde, avant la création, avant que la première cellule ne se forme puis se divise. Le primo ne vous intéresse pas,

- Avant la création ?

- Avant la naissance de l'idée même de création, avant toute conception. Je disais donc, secundo, le premier fait notable pour vous, la concernant, est qu'elle est la fille d'un petit garçon.

 

Jean_et_son_p_re

Le père est un enfant, le grand-père est un homme, et il y a ce cheval.

- Un peit garçon ?! Et la mère ?

- Comment un enfant peut-il faire un enfant ?

- Mais enfin, elle est née La Taulière, et pas dans un manuscrit ! Kowski s'énerve, Übernix s'en fout.

- En effet, elle est née à l'hôpital.

- Il y a eu accouchement, des cris du sang, pas d'imprimante, pas d'encre. Il a bien fallu un échange de fluides.

- Rien d'inattendu, elle a un père, une mère. Elle est comme tout le monde. Sauf pour l'essentiel bien sûr.

Kowski sent la colère l'emporter, elle se calme, elle parle lentement:

- Que signifie "essentiel" pour vous ?

- Pourquoi ne pas demander ce que j'entends par "comme tout le monde"? C'est là qu'est la Question non, qui est Nous, d'où vient Elle ?

- Professeur Directeur Scientifique Übernix, mes enquêtes ne sont pas des recherches métaphysiques, je me contente des faits, mobiles et conséquences.

- Hélas, ma chère, le Sujet ne nous permet pas cette échappatoire.

Kowski a compris, il me roule dans la farine, mais il finira par me dire ce que je veux savoir.

Mais pas moyen de se fixer sur ce qu'elle veut savoir, parce que des mots surgissent dans sa tête, dérobade, expédient, excuse, subterfuge, faux-fuyant, esquive, ah oui, esquive!

Übernix est parti à la faveur de cet embrouillage d'aiguillage. Stop, stop à l'esquive, choix du but.

Serait-il aussi spécialiste de la fuite par enfumage ?

De son cabinet de Batbourg, Dolstein s'amuse, elle connaît l'oiseau depuis longtemps et adhère à la méthode Übernix: déstabiliser pour visser la complexité au coeur de la réflexion.

Kowski, pauvre fille, croit à la simplicité. La simplicité ! Comme si c'était possible.

- A-t-elle un nombril ? note Kowski sur son carnet de flic.

 

 

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30 avril 2011

For extérieur

- Professeur Übernix ? Vous voilà de retour dans l'Appartement, je suis honorée, que je lui dis comme ça au Grand Professeur. Mais je ne suis pas si contente et je le laisse avec Louise Kowski qui n'attend que ça pour en apprendre sur moi.

Je suis mal à l'aise parce que j'habite dans Bienvenue à La Fabrique.
Übernix me connait très, très bien, plus intimement qu'aucun amant. Parce qu'il me l'a demandé je me suis mise plus qu'à nu, pour  lui je suis passée sous les rayons et les ondes, IRM, scanner, radios ordinaires et échographies de toute sorte.

A mon tour de me dissoudre dans l'air du bureau et de m'envoler par la fenêtre.

C'est jour de marché, je vais acheter un bar sauvage et l'apprivoiser à la vapeur.

Übernix vient avec un lourd dossier encombré de radios, Louka frétille, enfin elle va savoir.

- Quel genre de médecin êtes-vous, professeur Übernix?

- Ah oui, il faut afficher son genre, après quoi on exige que vous l'assumiez. Quel genre de médecin je suis ? Je  suis ce genre qui s'occupe de l'humain.

- Vous êtes généraliste ?

- De votre point de vue, oui. Mais non.

- Psychanalyste ?

- Et anthropologue, sociologue, légiste, obstétricien, cancérologue, etc.

- Votre réponse ne m'éclaire pas.

- Je suis spécialiste de la conception, la fabrication, la mise au monde, la vie et la mort d'un humain. Compétences et aptitudes qui m'ont fait Directeur Scientifique de La Fabrique.

- Qu'est-ce que c'est que La Fabrique ?

- Il faudrait répondre à ça ?

- Il faudrait commencer par là, pour que je puisse comprendre d'où vous parlez, qui vous êtes pour savoir qui elle est, ce qui est arrivé, ce qui peut arriver, tout sur elle. Car nous en dépendons tous.

- Alors plus tard.

- Quand ?

- Je trouverai un créneau dans les jours qui viennent. Je vous dirai tout ce que vous pouvez savoir.

- Pourquoi acceptez-vous ?

- Elle m'intéresse, vous saurez ça aussi. Ce sera l'occasion de faire le point sur ce que je sais d'elle.

J'ai beau m'être évaporée, je les entends. Où que je sois, j'entends tout ce qui se passe dans l'Appartement, je vois tout.

Alors comme ça, Herr Professor Übernix s'intéresse à moi ? Il a ce dossier, il en sait long ? C'est lui qui me suit et m'observe ?

Je croyais être le Créateur et voilà qu'il annonce un numéro spécial: (Presque) Tout sur La Taulière.

Eh bien ça m'inquiète, est-ce que ce blog tenterait de devenir intime ? Pathétojournal ? Egopipolisateur?

Pas question, je les attends les paparrazzis suscités par moi-même, je ne les laisserai pas faire.

- Cause toujours, dit Dolstein.

 

12 avril 2011

Pisser plus pleurer moins

Il y avait cette émission de télé, dans les années... euh ... vers 1960 je suppose, (tous mes souvenirs, je les ai rangés par là).

Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Que font-ils ?

Je cherchais qui, je me demandais ce que ces gens faisaient dans la télévision. Est-ce qu'ils n'avaient pas une vie ailleurs ? Est-ce qu'ils étaient payés pour ça ?

Je n'avais pas compris que c'était des silhouettes fabriquées.

Les Gens de l'Appartement jouent la même histoire, où vont-ils, que font-ils, qui sont-ils ?

Messieurs dames et demoiselles et chiens et tous êtres vivants dans mes manuscrits, et maisons, rues et  jardins,  ciels et fleuves, enfin tous les mondes assis dans les pages, il faut vivre vos vies dans votre ailleurs, pas Ici.

Louka, Braise, Dracula, Troudup, Alice et tous les autres, cessez de vous occuper de moi, retournez chez vous.

- Tu vois, dit Frédéric.

- Je vois quoi?

- Ce que ça fait d'être l'objet et le sujet, d'être sélectionné, observé, étudié dans tous les coins, de finir collé aux pages d'un manuscrit, dans la vie où tu es cloué par un auteur ? C'est ton tour.

- Ah mais non, je ne suis pas le sujet, je suis le Créateur.

- Toute créature finit par dépecer le Créateur, pour voir comment c'est fait dedans, comment ça fonctionne, au risque de ne pouvoir remonter la machine.

- Moi je ne fais pas dans la métaphysique du personnage, dit Louka, je suis flic, je ne manipule pas les idées mais le concret. J'ai les rapports d'hospitalisation de Marité de Vos K, mais Dolstein ne veut pas les interpréter.

- Je n'interprète pas, dit Dolstein, les faits mentent toujours, traduire c'est réduire l'autre à soi.

Louka soupire, agacée d'être d'accord, elle lutte en permanence contre la tentation de résoudre les enquêtes avec ses propres raisons.

- C'est bien d'avoir des principes, répond-elle à Dolstein (elle ne dira jamais qu'elle est d'accord avec elle) mais je fais quoi ? Des études de médecine ?

- Madame la policière, dit Frédéric, pourquoi n'allez-vous pas chercher plus loin ? Il y a des Gens ailleurs qui pourraient vous répondre. Tu as remarqué, dit-il pour moi, que certains ne sont jamais venus dans l'Appartement?  La Porte n'est pas ouverte pour tout le monde ?

Louka se tait, patiente, et moi, je suis bien embêtée,

- Oui j'ai remarqué, certains ne sont pas venus.

Je voudrais bien que cette conversation s'arrête là, mais c'est Frédéric, je ne peux pas lui répondre  par le silence. Il se tourne vers Louka qui a sorti son bloc, prête à noter,

- Oui ? Vous avez des noms à me donner ?

Mais ce n'est pas Frédéric qui répond, Frédéric s'est fondu dans ma tête, il ne veut pas me forcer ni me décortiquer, lui. C'est un autre qui entre pour la première fois dans l'Appartement.

- La Fabrique a besoin de vous, Marité de Vos K, dit-il, vous avez des obligations n'est-ce pas ?

- Oui j'ai ces choses à terminer.

Oui je dois me remettre et m'y remettre, oui il y a La Fabrique, le Projet, faire revenir les disparus qu'on n'oublie pas.

- Bonjour professeur Übernix. Je ne vous ai pas oublié savez-vous.

- Je sais. Et il tendit la main vers Louka qui lui remit sans hésiter mon dossier médical.

- Au moins, on n'en finira après ça, non? demandais-je, tendue et pas contente de le montrer.

- Oui, nous pourrons passer à autre chose, dit-il. Je ne comprends pas que vous n'ayez pas fait la relation avec le Projet Frédéric.

Sa remarque me saisit, je n'y ai pas pensé ?

- Je ne comprends pas non plus comment j'ai pu négliger ça.

- Nous en reparlerons n'est-ce pas ?

- Oui, j'ai dit, nous en reparlerons.

Et de mes Issus qui sont aussi la relation de Frédéric à moi, de nos vies à nos disparus.

- Meeeerde ! dit Troudup, meerde, la mort y en a marre, feriez mieux de boire plus et de parler moins ! La vie, la mort, tout ça, c'est que d'la bibine tiède, buvez-là fraîche, vous pisserez plus vous pleurerez moins.

- Il n'a pas entièrement tort, dit Dolstein. Alors, Monsieur Troudy, où est passé Léon ? Ça fait longtemps qu'on ne l'a pas vu. Et ils s'évaporèrent tous les deux en passant La Porte de l'Appartement.

Übernix et Louka sont partis en discutant, effacés en un instant et moi, j'étais dans mon bureau.

Ah ! Ah! Moi je suis là en vrai, pensais-je tout en doutant de la réalité.